Le récit de Bruno

En passant par la Lorraine

"Rentrer"... En fin de compte, qu'est-ce que cela signifie "rentrer" ? Pour rentrer du travail le soir, on pousse la porte, on salut, on dit trois mots sur notre journée et on passe à la soirée... Mais quand on rentre de deux ans d'errance cycliste en Afrique, ce n'est peut-être pas aussi simple ! Bruno nous le raconte (et nous le montre), ce n'est effectivement pas simple...
J’veux pas rentrer à la maison… ». Dans la grisaille de ce printemps qui n’en finit pas de repousser son arrivée, je n’en finis pas moi-même de retarder ma fatale arrivée au chemin de la Chapelle des Vés (mon chez moi). De Chemaudin, près de Besançon, où j’ai passé un week-end pascal hivernal, j’aurais pu rentrer directement chez moi au terme d’une unique longue journée de vélo. Mais l’angoisse du retour définitif était trop forte, j’ai donc poursuivi mon « itinéraire très indirect d’amis en amis » en passant par la Lorraine et ses franges nordiques. Ce détour était naturellement une thérapie de ré-acclimatation en alliant, d’un côté, des étapes quotidiennes à vélo pour me donner l’illusion que la balade n’était pas encore terminée et, de l’autre, chaque soir un toit qui m’était familier et des retrouvailles chaleureuses entre amis donnant l’occasion de raconter le voyage et d’écouter aussi parler de la vie d’ici pour, au contraire, me rapprocher discrètement et progressivement de la dure réalité de ma toute proche et inévitable fin de vie nomade.

J’ai donc d’abord rejoint mes Vosges natales, non pas par le Sud-est où je réside, mais par le Sud-ouest, sous des giboulées hautes-saônoises, pour faire une étape familiale à Vittel chez Jeannette et Jean-Claude. Puis, m’éloignant toujours plus de chez moi, je pris la route vers la Meuse ; je roulai presque sans interruption dans une campagne plombée par un brouillard pesant mais invisible, sous un ciel lourdement chargé et menaçant de pluie, à travers de vastes champs vallonnés verts ou labourés sortant péniblement de l’hiver et sinistrement surveillés par des éoliennes immobiles. Comme la Meuse, sortie de ses méandres, avait inondé toute la vallée, j’allai me réfugier en hauteur sur une côte de Meuse, entre deux vergers de mirabelliers encore hibernants, chez mes amis Jocelyne et Jean-Luc… il plut tout un jour, j’étais bien loin de l’Afrique, la ré-acclimatation prenait forme. Je poursuivis ma fuite toujours plus loin vers le Nord, la Grande Guerre était d’actualité avec la disparition du dernier Poilu (connu… car je ne serais pas étonné qu’il en existât encore quelques-uns sous les arbres à palabre d’Afrique), un peu par hasard j’étais donc au cœur de l’actualité puisque ma route, de Commercy à Sedan en passant par Verdun, longeait tous ces lieux de mémoire de 14-18, champs de batailles, tranchées historiques, cimetières militaires, forts et bastions d’Argonne, stèles commémoratives… Et de fil en aiguille, ou plus exactement de pédales en pignons, j’atteignis le Nord meusien, les Ardennes et finalement la frontière belge.

Mais quelle idée de cheminer dans ces contrées froides, humides et austères, allez-vous penser. Et bien tout simplement, et une fois de plus, l’appel de l’amitié : Patrick fêtait ses cinquante printemps justement ce week-end-là à quelques kilomètres au nord de la pseudo frontière. L’occasion était donc trop belle, quelques coups de pédales et, hop, je pouvais être de la fête, à moi la nuit blanche de ripailles, de bière belge, de bons vins, de danse, d’amusements et surtout de retrouvailles avec ce maintenant vieux Patrick et toute sa bande : Denis, Tania, Pascale, Colette, Anne-Sandrine, Thierry, Marie-Paule, Marie-Laurence… Le lendemain, après les réjouissances, lorsque tout le monde fut reparti chacun chez soi dans les quatre directions, bien qu’ayant étudié la météo de la Lorraine française, j’eus l’impression que si je me décidais à reprendre la route vers le Nord sans destination clairement définie (alors que mon chez moi lorrain était au Sud), je basculerais, peut-être définitivement, dans la peau d’un Sans Domicile Fixe, d’un errant perpétuel, d’un voyageur
ad vitam æternam. C’était une option qui, à ce moment-là, m’apparaissait comme tout à fait jouable, avec un quelque chose d’impalpable qui s’apparente à de la séduction qui brûle les doigts, c’était quelque part une issue, tout compte fait et sans trop y réfléchir, assez logique, une issue qui s’ouvrait sur un futur plus ou moins proche très ouvert, sans véritable limite ni contrainte, c’était une solution de facilité aussi puisque c’était choisir de ne rien changer, c’était choisir de poursuivre une errance bohémienne si facile et si plaisante, c’était refuser le retour angoissant à une vie emprisonnée dans un agenda, un calendrier répétitif et stressant, des horaires, des rendez-vous, des échéances, des obligations, des justifications à donner, des comptes à rendre… bref, c’était choisir de poursuivre ma vie propre et non devoir redevenir un maillon presque impersonnel d’une vie collective plus ou moins choisie… Et puis, pour une raison qui m’échappera certainement à tout jamais, j’ai dit très simplement à Patrick : « Bon, maintenant il est temps de rentrer à la maison ! ».

La météo était assez incertaine, mais il ne fallait pas tenter le diable en reportant l’heure du départ car l’attente aurait pu me faire douter quant à la direction à prendre, j’ai donc pris sans état d’âme et sans tarder la route du Sud ; le ventre un peu serré, j’ai retraversé les Ardennes dans l’autre sens, bifurqué à l’Est après Bouillon, rejoint la Meurthe-et-Moselle vers Montmédy, roulé légèrement au Nord-est vers le Luxembourg… tout s’accélérait, dans ma tête je me voyais déjà arrivant sur le chemin d’accès à mon chalet vosgien, qu’allais-je écrire sur le site pour dire à tout le monde que c’était fini, que je n’écrirais plus, que je redevenais un Monsieur lambda sans histoire à raconter… j’avais le nez dans le guidon, le vol majestueux des échassiers et des buses n’arrachait même plus mon regard du bitume… Differdange était ma prochaine étape, une étape qui, symboliquement, participait fortement à mon « retour à la maison » puisque c’était dans l’un de mes lieux d’activité professionnelle que j’allais retrouver en cette fin d’après-midi-là mes collègues et amis Pierre, Mireille, Jacques, Fred… Par leur accueil chaleureux, souriant, interrogatif, presque émouvant, dans ces bureaux qui me sont si familiers (je les fréquente depuis 1984), je me sentis en effet alors revenir un peu chez moi ; pour autant (et heureusement d’une certaine manière), je crois bien que, avec mon casque et mon bermuda de cycliste, j’étais encore véritablement un peu un étranger…

Le lendemain, je poursuivis ma descente vers le Sud-est et fis naturellement étape à Nancy ; mais, parce que le choc aurait sans doute été trop violent, j’évitai soigneusement de me rendre sur la campus de l’université où je travaillais encore il y a dix-huit mois et où je devrais normalement reprendre mon activité de chercheur dans quelques semaines ou mois. Je consacrai en revanche mon séjour nancéien à rendre visite à plusieurs de mes amis ; les retrouver, les revoir, leur parler, c’était aussi « rentrer chez moi ». C’est avec un immense plaisir que je revis Pierrot, Béa, Léa, Jean-Marc, Chantal, Marie, car nous nous étions quittés cet été à l’aéroport de Antananarivo au terme de vacances estivales malgaches passées ensemble ; évoquer ces souvenirs communs de voyage, c’était pour moi admettre un peu plus que mon voyage était fini. Pour la même raison, je regrettai en revanche de ne pas réussir à rencontrer mon pote Jean-Marc, lui qui était venu passer les fêtes de fin d’année avec moi à Cape Town, dans cet extrême bout du bout du continent qui avait constitué ma première fin de balade africaine. À l’inverse, par un incroyable hasard de calendrier, mon ami Kiari, à qui j’avais rendu visite il y a un an en Guinée-Équatoriale, était justement de passage à Nancy, entre deux avions, le jour où je m’y trouvais ; par l’entremise de Joëlle, nous pûmes passer un bon moment ensemble… l’Afrique était subitement toute proche et faisait presque oublier la grisaille de la Cité Ducale, la fin de mon voyage s’éloignait un peu comme un mirage.

Je retrouvai avec tout autant de plaisir les amis qui n’étaient pas venu me visiter en terre africaine. Je croisai presque furtivement Sylvie et Régis qui étaient en partance pour une balade d’une semaine à travers la France ; en un sens, c’était réconfortant de voir en France, enfin, quelqu’un qui ne me dise pas « excuse-moi, il faut que j’y aille, j’ai du boulot qui m’attend » mais « on te laisse, on a de la route, on part en vacances »... finalement, et si moi aussi je (re)partais en vacances… l’angoisse du « rentrer chez moi » se raviva. Heureusement, juste après je commençai le week-end chez Odile, Jean-Jacques et Timothée qui s’impatientaient de me revoir ; on parla, jusqu’à tard dans la nuit et tout le lendemain, de mon voyage, des événements familiaux et amicaux survenus durant mon absence, etc., mais on évoqua aussi de futures et proches vacances estivales à passer ensemble, une telle évocation c’était implicitement reconnaître que mon itinérance était bien finie et qu’il fallait déjà passer à d’autres projets de voyages… Je poursuivis le week-end en rejoignant à vélo entre deux averses le village de Chaligny, j’y retrouvai Francis, Bach-Tuyêt, Chloé, Benjamin, Ben… pour une sympathique soirée familiale où les discussions à bâtons rompus et tous azimuts (les travaux dans la maison, le nouveau conseil municipal, la fête de la science, les études des enfants, l’éventualité d’un voyage au Vietnam, la politique française, le mal de dos, le boulot sous la direction de chefs incompétents, etc.) me confirmèrent une fois de plus que j’étais bel et bien « rentré chez moi » ; il était donc plus que temps de filer rapidos vers ma ville natale.

C’est ce que je fis dès le lendemain matin. Après trois heures de route, à bonne allure car le mercure n’était pas bien élevé ce matin-là, j’étais dans la Cité des images, Epinal. Rentrant au bercail à l’improviste, j’avais imaginé retrouver automatiquement et en toute simplicité tous mes amis d’enfance. Or, on était un dimanche et je ne trouvai que des portes closes et des maisons vides. Une seule s’ouvrit, c’était celle de mon père… le sourire qui, sur le pas de la porte éclaira son visage, était simple à lire : « Quelle agréable surprise, le fils vagabond est de retour ! ». On s’embrassa, on discuta, on but le champagne, il neigea abondamment, nous étions bien au chaud, nous étions bien ensemble tous les trois, Ginou, Papa et moi-même, j’étais alors presque totalement « rentré chez moi ». Le lendemain, je pris la route sous la neige pour traverser la ville à la rencontre de mes amis spinaliens : d’abord, Dominique, bien sûr, Martin et Sarah ses enfants, qui visiblement étaient ravis de me retrouver après une telle absence, mais l’absence avait cessé, maintenant j’étais là, on allait pouvoir se revoir très bientôt, je n’étais plus qu’à deux pas d’être « rentré chez moi » ; puis Mimie, que j’embrassai avec émotion tant j’avais craint pour sa santé pendant mon année d’errance, pauvre que j’étais d’informations quant à l’évolution de sa maladie ; Virginie, sa fille et ma filleule, devenue mère pendant mon vagabondage, qui m’offrit le plaisir de bercer un instant son petit Mathéo ; Benjamin, Philippe, Thomas… bref presque toute la famille réunie subitement en cette fin d’après-midi parce que, qui l’eût cru, le « tonton » voyageur avait réapparu…Toutes ces retrouvailles étaient, pour moi en tout cas, émouvantes car je sentais que mon absence n’avait pas été imperceptible et que mon retour était vivement attendu. Pour être certain de boucler ma boucle cyclo-touristique – et non de me laisser entraîner dans des manifestations de retrouvailles chaleureuses et donc déstabilisantes et désincitatives –, je décidai alors de reporter à plus tard le tour de tous les autres amis du canton et je remontai sur mon Orbea sans plus tarder en direction de ma tanière des Hautes Vosges.

Deux petites étapes m’attendaient. D’abord, j’avais programmé une étape pour me remettre dans l’ambiance du massif vosgien : rejoindre Gérardmer en passant par le petit col de Bonnefontaine au milieu des sapins et des pentes encore un peu enneigées. Ensuite, ce serait l’ultime étape qui, par le col de Grossepierre me ferait passer de la vallée de la Vologne à la vallée de la Moselotte pour ensuite rejoindre celle de la Moselle, via le mini-col du Ménil, et ce, jusqu’au Thillot d’où, pour la première fois, je grimperais en danseuse le Chemin de la Chapelle des Vés sur ma petite reine africaine harnachée, comme un escargot, de mes deux sacoches vitales. C’est au terme de la première de ces deux étapes terminales, à Gérardmer chez ma petite sœur Claire (j’arrive juste à temps pour l’embrasser et causer un peu, car elle est sur le point de s’envoler pour le Vietnam… le goût pour le vagabondage serait-il génétique ?) que je vous écris donc.

Cela fait 555 jours que j’ai quitté mon chez moi ; parti du Thillot (dans les Vosges, en France), j’ai traversé l’Afrique du Nord au Sud, de Tanger au Maroc jusqu’au Cap de Bonne Espérance en Afrique du Sud ; je me suis rendu dans vingt-deux pays ; au total, j’ai pédalé à vélo pendant 225 jours et un peu plus de 20.300 kilomètres ; j’ai fait volontairement étape pour me reposer et/ou profiter de lieux sympathiques pendant 107 jours, j’ai dû m’arrêter pour des raisons indépendantes de ma volonté (panne, maladie, attente de visa) pendant 48 jours, j’ai délaissé mon vélo pour effectuer des transferts en transports collectifs (avions, bateaux, taxis-brousse, bus, camions, voitures de location) vingt-huit fois ; enfin, j’ai profité de ce voyage à travers l’Afrique pour me payer 149 jours d’excursions touristiques – le plus souvent avec mes amis de France venus me rejoindre – hors de mon itinéraire cyclo-touristique. Si la pluie décide de s’arrêter un peu, je pourrais bien effectuer la cinq cent cinquante sixième et dernière journée du voyage demain… le vrai et définitif « retour chez moi » est donc entre les mains du ciel… je vous écrirai sous peu pour vous confirmer que je suis arrivé à bon port… ou que je suis reparti pour d’autres horizons !

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