Le récit de Bruno

Douce France... glaciale

Par un beau matin de printemps... Pardon... Par une sombre et froide journée d'hiver, Bruno est arrivé chez moi, en pleine forme, à peine réchauffé par les cinq cents mètres de dénivelé de la grimpette finale ! Je dois vous l'avouer : c'est une drôle d'impression que de voir Bruno ici avec son vélo.
Et lui alors, débarquer en France en plein hiver (images) après dix-huit mois d'Afrique, ça doit lui faire vraiment drôle...
La cabine du car-ferry n’était pas du tout glauque comme je l’avais imaginé, mes compagnons de tablée au restaurant du paquebot étaient suffisamment loquaces pour faire disparaître les dernières bribes de blues résiduelles qui traînaient encore au fond de mon âme, jusqu’aux abords des côtes françaises la mer était d’huile azur et le ciel éclatant de bleu roi, la simple traversée se muait donc presque en agréable croisière ; presque car, sur le pont supérieur, la piscine extérieure, tant vantée sur les prospectus de la compagnie maritime, n’était pas installée… et pour cause : bien qu’emmitouflé dans ma fourrure polaire et ma veste en Goretex, après quelques pas sur les passerelles à scruter à l’horizon les rives ibériques, assez vite je trouvais insupportable le vent glacial. Mais en bon terrien, je me disais assez sereinement que ce froid n’était pas bien inquiétant car, en mer, le vent est très probablement toujours insupportable car exagéré. Je révisai cependant un peu mon jugement une fois mes pieds et mes pneus posés à terre à Sète (avec deux heures de retard pour cause de mistral et de houle à l’approche des côtes françaises) : dès les premiers kilomètres en direction de Montpellier, je dû me résoudre à admettre que, même à terre, il faisait réellement froid, et les mimosas en fleurs au bord de la route n’y changeaient rien, l’attendue douce France était finalement franchement glaciale, le proche printemps était plus éloigné que je ne l’avais imaginé, le Sud de la France était, d’un point de vue météorologique, authentiquement européen et non un appendice méditerranéen d’une Afrique au climat toujours agréable. Peut-être étais-je rentré au pays quelques semaines trop tôt.

Avec le retard du bateau, mes erreurs dans le labyrinthe de rues montpelliéraines et le frein permanent et discret que constitue un mistral soutenu, ce n’est qu’à la nuit que j’atteignis péniblement Alès, terme imposé de ma première étape en terre européenne. Au journal télévisé, Météo France annonçait pour le lendemain une alerte orange de mistral soufflant du nord sur cinq ou six départements, dont l’Ardèche où je me dirigeais justement plein Nord. Mais lorsque l’on est Africain ou Vosgien, une alerte orange de mistral, on ne voit pas trop ce que cela peut donner. Le lendemain soir, arrivé à Aubenas, j’avais vu ! J’avais en effet connu une journée de vélo herculéenne, luttant sans interruption pour ne pas faire marche arrière, cramponnant, tout crispé, mon guidon pour tenter de ne pas terminer ma course, emporté par une bourrasque incontrôlée, sous les roues d’un camion, pestant tout en serrant les dents pour que le sèche linge se calme un peu. La troisième étape fut un peu dans la même veine, c’est même à pied, poussant mon vélo et arc-bouté pour donner le moins de prise au vent de face, que je dû cheminer pour franchir les dernières centaines de mètres du petit col de l’Escrinet ; et une fois le Rhône atteint de l’autre côté du col, j’eus l’impression de rouler sur un porte-avions en pleine mer, tant étaient hautes les vagues du fleuve démonté.

Après ces trois jours de tempête de mistral glacial, c’est devant les flammes du fourneau à bois, en dégustant une bière locale puis une bonne soupe de légumes fumante, que je retrouvai, enfin, la chaleur de l’amitié, à Charmes sur Rhône, chez mes amis Nadine et Christophe. Mon arrivée à l’improviste avait été une vraie surprise pour eux ; pour moi, au contraire, c’était un passage obligé très naturel puisque c’était d’ici que tout avait commencé il y a presque deux ans, c’était ici que j’avais mis les doigts de pieds dans l’engrenage du cyclotourisme, ici que ma petite reine avait été préparée et testée. Après presque 19.000 kilomètres, elle avait superbement tenu bon (épisode de l’axe de pédalier mis à part) ; Christophe, mon cher mécanicien en chef, après avoir démonté les pièces sensibles et diagnostiqué un état de santé tout à fait acceptable, en fut même presque surpris. Avec une chaîne neuve, un peu de graisse et de dégrippant de-ci de-là, je pouvais repartir pour quelques autres milliers de kilomètres… La route vers les Vosges pouvait donc ne pas être une directissime, j’étais encouragé (s’il l’avait fallu !) à emprunter l’itinéraire très indirect qui, tout en traçant vers le Nord, chemine d’amis en amis et retarde encore un peu plus l’inévitable fin de mon cyclo-nomadisme à la Chapelle des Vés.

Je partis alors, dès que la météo – devenue menaçante quant à la pluie – me le permis, plein Est en direction de Grenoble, j’allais ainsi rendre visite à mon ami Denis, mon fidèle Webmaster. En remontant la vallée de l’Isère, lorsque je levais la tête, je voyais les hauteurs du Vercors et de la Chartreuse immaculées de neige ; sur la route, des voitures portant des skis sur leur toit me croisaient régulièrement et même à un carrefour, je rencontrai ces si curieux engins que l’on appelle ici « chasse-neige »… Décidément, après le mistral glacial, tout – jonquilles, primevères et abricotiers en fleurs roses mis à part – s’acharnait contre moi pour me faire comprendre sans ménagement que le printemps était encore loin et que pédaler en bermuda n’était pas vraiment de saison. A Saint Martin d’Uriage, j’oubliai un peu la persistance de ce malotru d’hiver isérois devant une belle flambée de bois, avec une bonne bière belge, un plat de ravioles et un gratin d’aubergines bienvenus, une sympathique soirée à causer entre amis avec Denis et Jez, des heures passées dans des cartes routières à construire la suite de mon itinéraire, et des séances de surf sur le net à la découverte, d’une part, des mystères cachés de la mise à jour de mon site et, d’autre part, des statistiques éditées par l’hébergeur du site (vous êtes nombreux à me lire, que d’honneur ! j’en suis tout étonné… et ravi).

Différence fondamentale avec l’Afrique, ici, en France, je me préoccupe des prévisions météorologiques chaque jour pour décider quand je peux raisonnablement reprendre la route ; j’ai ainsi très opportunément retardé d’un jour mon départ de Grenoble et pu de la sorte rouler trois jours d’affilé sans rencontrer la moindre goutte de pluie sur la route plein Ouest qui, après m’avoir fait traverser le Bugey, les Dombes, le Beaujolais puis le Forez, devait me faire arriver dans la Creuse pour répondre à l’invitation que m’avaient adressée mes amis de La Celle Dunoise, Christine et Francis (si vous prenez une carte de France et regardez où se trouve La Celle Dunoise par rapport à Grenoble et Le Thillot, vous comprendrez facilement ce que j’entends par « itinéraire très indirect qui chemine d’amis en amis »). Ce fut un superbe itinéraire de quatre cent cinquante kilomètres à vélo en trois jours, sur des routes secondaires plutôt tranquilles et à travers des paysages hivernaux assez vallonnés, vallonnés car ce circuit traverse perpendiculairement et successivement les vallées du Rhône, de la Saône, de la Loire, de l’Allier, du Cher et enfin de la Creuse (autant de vallées, autant de descentes puis de remontées sur la rive opposée). Deux heures après mon arrivée surprise à La celle Dunoise, la pluie se manifestait et allait donner naissance à une météo hyper pourrie pendant tout le week-end, météo qui annihilait donc toute excuse valable aux abstentionnistes de ce second tour d’élections municipales (euh… non pas tout à fait, il y a les abstentionnistes pour cause d’éloignement géographique et qui se déplacent à vélo !). Comme à Charmes sur Rhône et à Saint-Martin d’Uriage, après l’échange des mots de retrouvailles, on se réchauffa devant un feu dans la cheminée, on déboucha une bonne bouteille, on dégusta le plat local tant attendu (une tourte de pommes de terre), on mit timidement le nez dehors entre deux averses, on visita la Cartonnerie Jean… le printemps était toujours aussi loin, l’amitié à nouveau si présente.

L’arrivée de grosses dépressions annoncées pour la fin de la semaine ne me laissait pas beaucoup de choix, il fallait reprendre la route sans trop tarder en sens inverse, c’est-à-dire plein Est, si, comme promis, je voulais passer le week-end de Pâques à Chemaudin, près de Besançon, chez mes amis Michèle et Olivier. Je savais que la fenêtre météo sans pluie était très courte (deux jours, peut-être deux et demi), aussi je tentai d’avaler le plus possible de kilomètres dès le premier jour, mais c’était sans compter avec la relative incompatibilité entre, d’une part, une géographie bien vallonnée dans la Creuse et l’Allier et, d’autre part, une bise soutenue soufflant Nord-est contre laquelle je dû pédaler péniblement toute la journée. N’ayant finalement pas avalé tant de kilomètres que cela, le lendemain il me fallu donc poursuivre l’effort ; heureusement, l’ambiance était moins ventée, le vent avait en quelque sorte cédé la place au froid (à vélo cela constitue une amélioration sensible des conditions météo), un froid polaire qui traversait ma veste Goretex et qui, vers Montchanin, me fit renouer avec la magie des flocons de neige, magie qui assez vite fondit lorsque j’attaquai la petite route qui serpente agréablement le long du canal du Centre et mène tranquillement à Chagny où je fis étape. J’eus de la chance le troisième jour car la pluie annoncée pour la Franche-Comté – et qui devait osciller entre neige lourde et pluie – ne se manifesta qu’en fin de journée, or l’étape étant courte j’étais arrivé à bon port dès le début de l’après-midi et, comme pour un ours se réfugiant dans sa tanière avant les intempéries, lorsque le ciel blanchit de flocons j’étais déjà sous la couette chez Michèle et Olivier. Au téléphone, un peu plus tard durant le week-end, parents et amis des Vosges m’annonçaient qu’il allait falloir chercher les œufs et cloches de Pâques sous une épaisse couche de neige inhabituelle pour la saison (quarante à cinquante centimètres au Thillot et à Gérardmer), c’était pourtant le printemps depuis ce Vendredi Saint, mon itinéraire très indirect d’amis en amis, en ralentissant ma progression, m’avait donc protégé du pire : rouler à vélo sur les routes enneigées des Vosges.

Mais mes repères temporels étaient sérieusement perturbés. D’un côté, la lecture du calendrier me signalait assez logiquement une entrée progressive dans les beaux jours du printemps et, simultanément de l’autre côté, mon tranquille cheminement vers le Nord depuis Dakar me montrait manifestement une arrivée, tout aussi progressive, dans l’hiver (les arbres étaient verts et les prairies fleuries au Maroc, ici, en France, la végétation est éteinte et se couvre de neige).

Au chapitre des perturbations, mes repères sociaux ne valaient pas beaucoup mieux. La France m’apparaissait en effet depuis quelques jours comme un pays qui ne manque pas de curiosité à bien des égards (même météo mise à part) lorsque l’on débarque d’Afrique. D’abord, tout le monde ou presque est blanc, mais cela je le pressentais avant mon arrivée, je ne m’attendais en effet pas à (re)trouver un pays arc-en-ciel vu l’accélération du rythme des reconduites à la frontière dont on parle tant dans les journaux et à propos de laquelle j’ai eu tant d’interrogations de la part d’Africains inquiets ou révoltés. Ensuite, il y a mille petites choses qui me surprennent au quotidien. Lorsque je dis bonjour en ajoutant un « ça va ? », on me dévisage comme si j’avais lancé un juron… ils ne sont vraiment pas conviviaux ces Français. Depuis que je suis en France, personne – dans les hôtels, les restaurants, les magasins, etc. – ne m’a demandé d’où je venais et où j’allais avec mon vélo lourdement chargé ; en Afrique, c’était plusieurs fois par jour, car poser cette simple question à un voyageur c’est le moins que l’on puisse faire lorsque l’on a un peu de savoir-vivre… ici tout le monde s’en fout. À plusieurs reprises, j’ai perçu des regards réprobateurs lorsque, à vélo, je ne m’arrêtais pas aux feux rouges… bon, les feux, ce n’est pas vraiment pour les vélos, non ? Et puis, les Français ont inventé des routes interdites aux cyclistes. D’une part, cet ostracisme n’est pas très sympathique en soi et, d’autre part, c’est véritablement débilitant lorsqu’il n’est nulle part indiqué un itinéraire alternatif pour les deux-roues… d’autant plus que dans ces cas-là, il est impossible de trouver un taxi-brousse acceptant de charger la bécane sur le toit pour passer le tronçon interdit. Et puis, je sens bien que cela ne plait pas à tout le monde lorsque ostensiblement je me mouche dans les doigts... ils manquent vraiment de naturel ces indigènes de France. Au restaurant, les gens mangent le poulet avec un couteau et une fourchette… quelle galère ! c’est pourtant tellement plus pratique à la main, non ? … et que dire du riz à manger à la fourchette… une aberration comparativement à la facilité qu’offre une cuillère pour ce type d’aliment... mais bon, il ont leurs habitudes ces Gaulois. Hier je suis allé au supermarché avec Michèle, c’est fou cette accumulation de boustifaille ! En Afrique, c’était tout de même plus simple lorsque dans les petites boutiques de bord de route, je devais simplement choisir entre des biscuits glucosés, des biscuits chocolatés, du pain, des Vache qui rit, des boîtes de sardines à l’huile ou des bananes. Au comptoir des bistrots où je me suis arrêté, j’ai été un peu effaré par le niveau de débilité des propos qui peuvent s’y échanger… Moi qui imaginais la France, comparativement à l’Afrique, comme un pays à haut niveau d’instruction, je crois que c’est raté ! Mais pour leur excuse, à ces braves piliers de bar, je dois avouer avoir trouvé un niveau de discours approximativement identique sur les différentes chaînes de télévision… C’est vrai que, même si cela n’explique pas tout, on était en période électorale ! Le long des routes, il y a un nombre incroyable de petits châteaux, manoirs et autres grosses bâtisses bourgeoises ou aristocratiques, cela rend le paysage fort agréable lorsque l’on passe à vélo, mais c’est aussi le signe qu’il doit y avoir de l’argent en France, pourtant tout le monde râle ici… avant de râler, ils feraient mieux – ces braves râleurs – d’aller voir comment est la vie de tous les jours en Afrique...

Bon, il y a tout de même des curiosités sympathiques dans ce pays, comparativement à l’Afrique : ici, on peut payer dans tous les magasins avec sa carte bancaire ; ici, on ne fait plus la vaisselle à la main, il y a des machines pour cela ; ici, on chauffe les maisons lorsqu’il fait froid ; ici, il est facile de trouver sa route, il y a plein de panneaux indicateurs (seules les bornes kilométriques sont souvent incompréhensibles) ; ici, les cabines téléphoniques fonctionnent sans difficulté avec un carte bleue ; ici, on ne cherche pas un cybercafé pour se connecter à Internet, car tous les amis ont une connexion à domicile… alors vous allez dire « pourquoi on a tant attendu avant d’avoir, sur le site, des nouvelles de Bruno ? »… et bien, tout simplement parce que la France inspire moins ma prose que l’Afrique… cela vous étonne ?
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