Le récit de Bruno

Heureux qui comme Ulysse

"Vendredi 11 avril, huit heures dix du matin, Claire, ma sœur chez qui je loge depuis deux jours, vient de partir faire ses cours au lycée, sur France Inter la journaliste explique que la spéculation sur les marchés internationaux des matières premières et des produits alimentaires de base (blé, riz,…) risque d’entraîner une vague de famine en Afrique, je bois mon café en pensant aux enfants des plateaux éthiopiens ou des bords du lac Malawi..." (les images de cette dernière journée)
Vendredi 11 avril, huit heures dix du matin, Claire, ma sœur chez qui je loge depuis deux jours, vient de partir faire ses cours au lycée, sur France Inter la journaliste explique que la spéculation sur les marchés internationaux des matières premières et des produits alimentaires de base (blé, riz,…) risque d’entraîner une vague de famine en Afrique, je bois mon café en pensant aux enfants des plateaux éthiopiens ou des bords du lac Malawi qui, déjà il y a un an, montraient des signes évidents de malnutrition, je scrute les nuages blancs et gris qui s’accrochent aux forêts sombres des dessus de Gérardmer, nonobstant ce plafond bas le ciel semble cependant vouloir me laisser ma chance ce matin car il ne pleut pas… Comme il a plu toute la journée de hier, cette accalmie matinale ne me fait pas hésiter un instant : en à peine quelques minutes, je suis, pour la dernière fois, en selle…

À la sortie de la ville, le goudron est encore mouillé des averses nocturnes, mes roues qui projettent donc un peu d’eau chuintent doucement, j’attaque tranquillement la montée du col de Grossepierre, il fait doux ce matin, la balade pourrait presque être très agréable mais elle se gâte sérieusement après les Bas Rupts lorsque, montant en altitude, je rejoins et m’enfonce dans les nuages… je ne quitterai cette ouate grise, humide et froide que quelques kilomètres après le col en retrouvant une pâle lumière dans la descente vers La Bresse… alors je file à bonne allure vers Cornimont… puis au carrefour de Travexin, je quitte la vallée de la Moselotte… plus que dix kilomètres et ce sera Le Thillot… finalement, au pied du chemin de la Chapelle des Vés, la pluie me retrouve comme pour, en cette dernière journée nomade, me rappeler qu’elle, la pluie, avait déjà été ma compagne de route lors de ma première journée de balade à vélo en Afrique, le 4 octobre 2006 entre Dakar et Thiès. Mais aujourd’hui, alors que j’aperçois mon chez moi dans la pente des Près Manteaux, ces quelques gouttes n’ont guère d’importance car je suis arrivé, il ne reste plus en effet que les deux petits derniers kilomètres de grimpette…

En haut, au passage, je m’arrête chez mes voisins Bérengère et Gérard ; on s’embrasse, je raconte un peu mon voyage, ils me racontent les nouvelles du quartier et me retiennent à déjeuner… ce n’est donc qu’en début d’après-midi que, sous une pluie battante, je parcours les deux derniers virages… la boîte aux lettres blanche (il y aurait-il un courrier d’un ami d’Afrique pour me souhaiter la bonne arrivée ?)… l’étroit chemin forestier en descente… et voilà, le petit chalet brun aux volets fermés semble m’avoir attendu stoïquement… au balcon les drapeaux à prières tibétains volent au vent – symbole de circonstance en cette période trouble pour le peuple tibétain –… je descends de vélo pour, avec bien du mal du fait de la pluie, prendre au retardateur, pour vous, l’ultime photo d’adieu… mon compteur indique 20.409 kilomètres, il n’y en aura pas un de plus… cette fois-ci je suis véritablement arrivé, c’est définitivement bien fini… Silence ! Émotion !

La clé dans la serrure… dedans il fait froid et sombre, mais rien ne semble avoir bougé depuis mon départ… j’ouvre les volets… je rentre mon compagnon à roues au garage… je détache encore une fois mes deux sacoches… je vais remplir un jerrican de fioul pour allumer le fourneau… dehors il pleut de plus belle, on discerne mal le fond de la vallée noyée dans une sorte de brouillard… j’appuie sur le bouton de la radio, elle est comme autrefois réglée sur France Inter… au téléphone je n’ai pas la tonalité, France Télécom a dû penser qu’il valait mieux que, pour ma première soirée de citadin sédentaire, une authentique solitude m’accompagnât, je vais donc être encore un tout petit peu le voyageur solitaire… dans ma chambre, face à mon bureau, le calendrier punaisé au mur affiche « septembre 2006 »… si seulement c’était vrai !

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes années

Par un petit matin d’été
Quand le soleil vous chante au coeur
Qu’elle est belle la liberté, la liberté

Quand on est mieux ici qu'ailleurs
Quand un ami fait le bonheur
Qu’elle est belle la liberté, la liberté

Avec le soleil, le vent
Avec la pluie et le beau temps
On vivra bien contents
Mon vélo, ma Lorraine et moi
Mon vélo, ma Lorraine et moi

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes années

Battu de soleil, de vent
Perdu au milieu des étangs
On vivra bien contents
Mon vélo, mes Haut' Vosges et moi
Mon vélo, mes Haut' Vosges et moi

(Librement et marginalement adapté de Georges Brassens)
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