Le récit de Bruno

Tanger, adieu ma chère Afrique

Les ports sont des points de passage. Mais un point de passage vers où, vers quoi ? Le proverbe africain dit : "Si tu ne sais pas où tu vas, regardes d'où tu viens"...
Un bon coup de blues à Chefchaouen ; quelques coups de pédales à travers la montagne verdoyante du Rif jusqu’à la si plaisante médina verte de Tétouan ; quelques kilomètres supplémentaires le lendemain, avec la montée, dans le brouillard gris bleu du petit matin, du petit col qui sépare Tétouan de l’arrière-pays tangérois… et puis c'est l'immense Tanger.

Tanger, la ville moderne avec ses larges avenues bordées d’immeubles froids à cinq ou six étages et son front de mer bétonné ; Tanger, l’hôtel Biarritz et son réceptionniste si désagréable que, pour la première fois de mon voyage, à peine entré, de rage je ressorts en claquant la porte ; Tanger, et le clou du voyage : pendant les à peine cinq cents, et derniers en terre africaine, mètres qui me mènent à un autre hôtel, je crève ! Et puis, c’est l’ancienne Tanger avec sa petite médina, en bas envahie des boutiques d’artisanat, en haut étagée en ruelles sans caractère ; Tanger l’espagnole, par la langue que l’on entend dans la rue, par la péninsule Ibérique que l’on aperçoit dans la brume à l’horizon, par les quelques belles façades andalouses un peu restaurées qui bordent les rues mitoyennes de la médina. Mais que reste-t-il de la sulfureuse Tanger de l’Interzone à l’époque de la
beat génération ? Je n’en sais trop rien ; peut-être, à la différence des autres villes marocaines, les boissons alcoolisées en vente dans tous les restaurants, les façades glauques des discothèques sur le front de mer, mais quoi d’autre ? Tanger, en fait, c’est surtout les dizaines et les dizaines de petites pensions qui donnent à la ville sa spécificité de ville de transit : Tanger, c’est le port.

Tanger, le port, le soleil matinal blanc et froid de fin d’hiver ; Tanger, le port, bleu ciel et bleu marine ; Tanger, le port, mon cap nord de l’Afrique ; Tanger, le port, l’Europe toute proche ; Tanger, le port, ma fin d’Afrique ; Tanger, le port, ce n’est plus vraiment l’Afrique, mais pas encore vraiment l’Europe, autant dire nulle part ; Tanger, le port, là où je ne voulais plus arriver ; Tanger, le port, par ici la sortie ; Tanger, le port, la fin d’une errance ; Tanger, le port, un brin d’angoisse me serre les tripes ; Tanger, le port, une bouffée de tristesse m’oppresse ; Tanger, le port, je crois entendre le rire sardonique de ce paltoquet qui a deviné mon spleen ; Tanger, le port, et point de péri aspasienne pour prolonger mes 517 jours d’errance en mille et une nuits africaines ; Tanger, le port, je n’ai plus d’amygdales, mais des Obut 700 grammes ; Tanger, le port, il faut que je me tire d’ici…

Demain soir, je monterai à bord d’un car-ferry pour traverser la dernière frontière, une frontière bien différente des précédentes, car ce sera la dernière et parce que, après le poste frontière marocain, un long no man’s land liquide m’attend, des heures et des heures pour me faire douter d’avoir effectivement quitté l’Afrique, pour me faire regretter d’être monté à bord, pour me faire oublier la douce vie de nomade, pour me faire réaliser qu’un an et demi de balade c’était vraiment trop court, pour me faire croire que cet embarquement n’est qu’un mauvais rêve, pour me faire croire ou espérer que peut-être le navire vogue, sans me le dire, vers le Sud… Je m’enfermerai alors sans doute dans une minuscule cabine borgne, sans âme, froide et humide (mon vélo devrait être à meilleur enseigne car son prix d’embarquement est près du double du mien !) en espérant que, sans trop tarder, le sommeil prenne le pas sur la nausée de mélancolie.

Même si des centaines de kilomètres de vélo m’attendent en Europe avant de vous retrouver, je sais que le voyage est fini, je sais que la Méditerranée est une rupture, et je sais surtout que je la quitte, elle, ma chère Afrique, cette Afrique accueillante, attachante, séduisante, étonnante, reposante, incomparable, aux facettes multiples, troublante à bien des égards, débonnaire, rude parfois mais simultanément si franche et si simple, inquiétante lorsque l’on y réfléchit trop, communicative d’espoir et de valeurs essentielles, superficielle lorsqu’il le faut, déconcertante par sa différence… comme l’on quitte une maîtresse dont on savait bien, dès la première rencontre, que ce ne pouvait être que pour une aventure, une maîtresse à propos de laquelle pour que l’on eût pu dire « c’est du solide », il eût fallu soit être né sous un autre ciel, soit qu’en princesse toute féminine elle arrivât à nous changer… mais tout le monde sait bien que les hommes ne changent pas sur requête féminine : le mâle sait (heureusement ?) être sourd… même aux appels d’une sirène d’ébène !

Ne prenez pas cette dernière phrase pour un ultime aphorisme légué, un jour de blues, en conclusion de ma balade africaine : je vous écrirai encore, mais d’Europe.
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